ANALYSES

Où va l’Afghanistan ?

Tribune
19 décembre 2017


Dans une litanie familière des plus confondantes, les années éreintantes et meurtrières se suivent en Afghanistan ; tout aussi injuste pour 34 millions d’Afghans aspirant après quatre décennies de crise à bien autre chose, il en va de même de la gouvernance des autorités, toutes civiles et démocratiquement élues soient-elles. L’occasion de revenir brièvement sur les multiples asthénies du moment.

Une scène politique désolante

Trois ans et trois mois après son entrée en fonction, entre déception, contestation et enfermement rappelant son prédécesseur (Hamid Karzaï, 2001-2014), le Président Ashraf Ghani apparaît de plus en plus contesté et isolé, y compris dans son propre camp. Sa résistance à organiser des élections parlementaires, son management confinant à l’autoritarisme là où le consensus serait un meilleur allié, lui nuisent gravement. A l’image de la manifestation du 2 décembre dans le Sud (province de Kandahar) à laquelle participaient plusieurs dizaines de parlementaires et d’anciens responsables gouvernementaux, l’aversion à son autorité (déjà relative) gagne du terrain ; parallèlement, les appels à la convocation d’une loya jirga (assemblée populaire traditionnelle) pour passer outre les blocages gouvernementaux du moment se font plus pressants.

Sur le terrain : combats, chaos, désolation… à l’avantage des talibans

Le 14 décembre, les autorités déploraient la perte d’une vingtaine d’hommes (armée, police) dans deux attaques des talibans dans le Helmand et le Paktia. Dimanche 17 décembre, l’attaque le même jour d’un check point de la police à Lashkar Gah (Helmand) par plusieurs dizaines de talibans et un attentat suicide contre un convoi de l’OTAN à Kandahar (Sud) faisaient là encore une vingtaine de victimes. Des bilans humains certes lourds, mais reflétant la volumétrie ‘’normale’’ d’une journée de combats et de violence aveugle entre forces de sécurité et insurgés.

Les forces afghanes, toutes éreintées et challengées quotidiennement soient-elles par des combattants radicaux – qui, quels qu’ils soient, semblent épargnés par les contraintes de ressources et de recrutement -, ne sont pas uniquement en mode défensif ; début décembre, profitant du concours des forces spéciales américaines, elles ont mené une série d’opérations dans diverses provinces frontalières du Pakistan (Ghazni, Zabul, Paktia), neutralisant définitivement plusieurs dizaines d’individus, dont le n°2 d’Al-Qaïda en Afghanistan et dans le sous-continent indien.

Dans ce panorama belliqueux que rien ne semble en mesure d’enrayer à court/moyen terme, les observateurs relèvent également la vigueur et l’adaptabilité de l’insurrection talibane, laquelle disposerait depuis peu de troupes d’élite regroupées dans une ‘’Unité rouge’’ (Red unit) disposant de matériels sophistiqués (cf. lunettes de vision nocturne ; fusils d’assaut américains[1]), utilisant des véhicules piégés (Humvees américains) pour leurs attaques et autres attentats-suicides[2].

Relevons encore les affrontements croissants entre talibans et l’État islamique (EI), à l’instar des combats fin novembre dans le Nangarhar. Kaboul et l’OTAN signalent l’extension de l’EI vers de nouvelles provinces (cf. Laghman, Kunar, Jowzjan, frontalier du Turkménistan ; une incursion qui n’est pas sans inquiéter Moscou[3]).

A l’aune de la nouvelle stratégie américaine

Dans la 17e année de leur engagement en soutien des autorités civiles, militaires et des 34 millions d’Afghans, après un effort financier de 120 milliards $ (six fois le PIB afghan de 2016…) consentis dans cette incertaine entreprise de « reconstruction », les États-Unis demeurent engagés – enlisés seraient plus juste - dans ce théâtre de crise sans fin.

Voilà une centaine de jours que le Nouveau plan américain pour l’Afghanistan de l’administration Trump a été dévoilé, avec pour ambition majeure de contraindre les talibans à un règlement négocié des hostilités. Ce, en misant sur le soutien renforcé (aérien notamment[4]) aux forces afghanes, en participant davantage aux opérations au sol (encadrement, assistance, conseil de l’armée afghane), en ciblant les ressources financières[5] de l’insurrection, en pressant le Pakistan de se montrer plus coopératif ; enfin, en incitant Kaboul à organiser des scrutins ‘’libres et honnêtes’’.

Cette doctrine de réengagement mesuré n’est pas sans risques, pour les troupes américaines en premier lieu – au nombre de 14 000 à ce jour[6] (contre 100 000 à leur plus haut niveau en 2011) ; un format insuffisant[7] pour le général J.W. Nicholson Jr, patron des forces US et otaniennes en Afghanistan. Pour autant, ces limites ne semblent pas contrarier cet officier chevronné qui estime réalisable, à horizon de deux ans, de replacer les 4/5e du territoire afghan (652 000 km²) sous l’autorité de son gouvernement démocratiquement élu (contre 57% fin 2017). On souhaite par avance bien du plaisir aux forces de sécurité pour parvenir à cette projection des plus hardies.

Le soutien à Kaboul, enjeu périphérique de la rivalité indo-pakistanaise

Le 25 octobre, Ashraf Ghani effectuait sa 4e visite à New Delhi en l’espace de trois ans, l’occasion de s’entretenir pour la 12e fois avec le chef de gouvernement indien Narendra Modi. L’axe Kaboul/New Delhi, soutenu par Washington, se consolide et se diversifie. Au grand dam que l’on devine d’Islamabad.

Le 14 décembre, la presse américaine (Voice of America) rapportait les signes d’une rare embellie dans les délicats rapports Kaboul/Islamabad, évoquant le fait que pour la première fois, des officiers de liaison afghan et pakistanais seront assignés chez leur voisin pour ‘’améliorer la coordination sécuritaire’’. Mi-décembre donc, le ministre pakistanais des Affaires étrangères rendait public son ‘’Afghanistan Pakistan Action Plan for Solidarity’’, soumis quelques semaines plus tôt à son homologue afghan. Une ‘initiative’ rendue possible par la rencontre début octobre à Kaboul du (très) influent chef des armées pakistanaises (le général Q.J. Bajwa) et du chef de l’Etat afghan, puis, le 30 novembre à Islamabad, des commandants militaires des deux pays ; ce, dans un contexte de préoccupation mutuelle vis-à-vis de l’extension de l’influence de l’EI de part et d’autre de la frontière pakistano-afghane.

Une initiative rencontrant une certaine réserve auprès des observateurs ; chez le général Nicholson notamment, lequel rappelait au même moment que la ‘direction’ de l’insurrection talibane afghane ‘’vit dans le confort[8]’’ au Pakistan…

La paix, entre appels du pied, espoir et réalité plus brutale

Mi-novembre, lors de sa participation au Halifax International Security Forum (Canada), le numéro deux du gouvernement afghan, le Chief Executive of Afghanistan[9] Abdullah Abdullah affirmait que la porte demeurait ouverte aux talibans afghans pour discuter de la paix. Le 6 décembre, un Conseil afghan pour la paix (mandaté par le gouvernement) suggérait aux talibans d’ouvrir un bureau à Kaboul pour faciliter - sans préconditions… - de futures discussions de paix. Pour rappel, la hiérarchie talibane a jusqu’alors rejeté toute initiative en ce sens, rappelant à ses interlocuteurs l’existence d’un prérequis : le départ préalable du sol afghan de toutes les forces militaires étrangères…

Au crépuscule de cette énième année de violence et de désillusions diverses (au niveau politique notamment), les conditions posées par cette insurrection brutale autant que radicale ne paraissent pas exactement réunies...

 

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[1] Prises aux troupes afghanes ou acquises sur le marché noir au Pakistan.

[2] A l’instar des attaques des 17.10 (40 policiers tués dans l’assaut de leur casernement ; provinces de Ghazni et de Paktia) et 19.10 (43 soldats tués dans l’attaque de leur base ; Kandahar).

[3] Tass, Russian News Agency, 14 décembre 2017.

[4] En 2017, 3 900 bombes et autres missiles ont été employés en Afghanistan par les forces US ; trois fois plus qu’en 2016 (New York Times du 11 décembre).

[5] 200 millions $ de revenus, grâce notamment au commerce de la drogue et au raffinage sur le sol afghan – via plusieurs centaines de laboratoires de fortune – de l’opium en héroïne. Ce, en dépit des huit milliards $ engagés depuis 2011 par les États-Unis dans la lutte anti-drogue (New York Times du 29.10 2017). Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), en 2017, la production d’opium serait exceptionnelle (+87% par rapport à 2016) et atteindrait les 9 000 tonnes.

[6] Une volumétrie en hausse depuis un an (8 400 soldats lorsque l’administration US précédente acheva son mandat). À ce total il convient d’ajouter 6 500 hommes issus des pays membres de l’OTAN.

[7] Depuis le 1er janvier 2017, les forces américaines ont perdu une douzaine d’hommes. En 2016, les troupes afghanes ont déploré près de 7 000 morts dans leurs rangs.

[8] ‘’Top US general says taliban ‘living in comfort’ in Pakistan’’, CNN, 28 novembre 2017.

[9] Titre équivalent peu ou prou - dans les formes… - au poste de 1er ministre.
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