ANALYSES

Défaite de Daech, élections législatives, relations avec l’Iran : quelles perspectives pour l’Irak de demain ?

Interview
14 décembre 2017
Le point de vue de Karim Pakzad


La défaite militaire de l’organisation de l’Etat islamique sur l’ensemble du territoire irakien a été proclamée par le premier ministre irakien Haider al-Abadi. Les élections législatives de mai 2018 sont également le signal d’une volonté d’un retour à la normalité démocratique du pays, même si l’influence de l’allié iranien dans la future reconstruction politique est à prendre en compte. Pour nous éclairer, le point de vue de Karim Pakzad, chercheur à l’IRIS.

Le Premier ministre irakien, Haider al-Abadi, a annoncé ce samedi "la fin de la guerre" contre l’organisation de l’Etat islamique. Quelle est la réalité sur le terrain ?

Depuis 3 semaines, l’armée irakienne et les combattants de la « mobilisation populaire » (Hachd al-Chaabi), majoritairement des groupes armés appartenant à différentes organisations politiques et religieuses chiites, mais officiellement sous le commandement du Premier ministre, ont repris les dernières positions contrôlées par l’organisation terroriste et l’ensemble des positions frontalières de la Syrie autour des provinces de Ninive et d’Al-Anbar et notamment Al-Jazeera, une des dernières poches de résistance de Daech dans le désert. L’organisation terroriste n’était déjà plus constituée en tant qu’armée mais le Premier ministre irakien al-Abadi attendait que l’armée syrienne achève la reprise de la ville frontalière d’Abou Kamal, juste de l’autre côté de la frontière mais voisine de la ville irakienne d’Al Qaïm.

Haider al-Abadi a cependant signifié que la lutte contre le terrorisme n’était pas terminée. Si Daech est défait militairement, sa doctrine perdure et le groupe dispose toujours et depuis la guerre d’Irak de 2003, de combattants de l’ombre au sein de localités sunnites comme Falloujah, Ramadi et Tikrit. Les attentats de ces derniers jours sont d’ailleurs la preuve de la permanence d’une ossature basée sur la clandestinité. Désormais il faut que les forces irakiennes s’adonnent à un travail de renseignement et d’infiltration. Un point qui ne concerne pas l’Irak ou la Syrie : Daech progresse dans d’autres parties du monde musulman, notamment en Afghanistan où la semaine dernière l’autorité locale d’un district du Nord a signalé la présence de quatre combattants français (deux hommes et deux femmes) dans les rangs de Daech.

Dans ce contexte, le gouvernement actuel a confirmé par la voix de son Premier ministre la date du 15 mai pour les prochaines élections législatives. Quels en sont les enjeux et les principaux acteurs ?

L’annonce d’un calendrier électoral signifie que le Premier ministre veut traduire cette première victoire militaire sur le plan politique. L’Irak est un régime dont le gouvernement tire son élection et sa légitimité du parlement. De plus, cette échéance est éminemment symbolique car il s’agit de la première depuis que Haider Al-Abadi a remplacé Nouri Al-Maliki au lendemain de la débâcle militaire de 2014 qui a conduit à la chute de Mossoul. Il s’agit donc pour l’actuel premier ministre de récolter les fruits d’une ascension compliquée car la remobilisation de l’Irak après cette défaite cinglante n’était pas acquise, notamment de par son appartenance au parti d’Al-Maliki, al-Daawa.

Actuellement, tout laisse à penser qu’il remportera le scrutin lui permettant de se renforcer davantage. Les Irakiens, y compris les Arabes sunnites qui ont participé à la reconquête du territoire, sont reconnaissants de la façon dont Al-Abadi a mené cette guerre. Il est à ce titre surprenant que les médias occidentaux ne mentionnent que les milices chiites dans cette entreprise militaire en ne mettant pas en avant les autres composantes des Hachd al-Chabi qui sont turkmènes et arabes sunnites, même si minoritaires. Les prochaines élections seront également l’occasion de mettre au jour les nouveaux rapports de force à l’intérieur des différentes composantes notamment au sein du parti chiite de l’actuel et de l’ancien Premier ministre. Le fait que la ligne d’Al-Abadi s’impose en son sein est un élément déterminant.

Nombre de gouvernements étrangers ont appelé au départ d’Irak des milices chiites accusées de collusion avec l’Iran, notamment celles de Hachd al-Chaabi. Cette requête n’est-elle pas vaine au regard de la forte influence de Téhéran sur le jeu politique irakien ? L’Irak saura-t-il s’émanciper de son allié pour réussir à préserver son unité nationale ?

Tout d’abord, il est important de dissocier les milices de Hachd al-Chaabi qui en arabe signifie « la mobilisation populaire » des milices comme nous les connaissons dans d’autres pays et qui luttent pour l’intérêt de l’un ou de l’autre chef de guerre et de parti. La grande partie de Hachd al-Chabi est composée de combattants chiites et, sur le plan politique et militaire, chaque groupe émane d’un parti ou de chefs religieux. Par exemple, Kata’ib al-Imam Ali, milice chiite la plus puissante émane de la Marja-e taqlid, c’est-à-dire l’autorité suprême chiite qui se trouve dans le Sud à Nadjaf. Si cette dernière manifeste son opposition, n’importe quel gouvernement irakien n’aura que peu de légitimité. Or, l’actuel ministre irakien a le soutien de cette autorité chiite, elle-même soutenue par l’Iran. Ces milices, contrairement à celles du parti du jeune imam Moktada al-Sadr et de l’Assemblée suprême irakienne de al-Hakim qui existaient depuis l’époque de Saddam Hussein, sont apparues à la demande de l’autorité chiite au lendemain de la débandade de l’armée irakienne à Mossoul. Elles sont intervenues au moment où Daech s’approchait de Bagdad, mais ont officiellement combattu l’organisation de l’Etat islamique sous l’égide du premier ministre irakien. L’on sait cependant que dans la réalité leurs chefs obéissaient davantage à leur parti et même certains au-delà, à savoir à Qasem Soleimani, général iranien et commandant d’Al-Qods, les forces spéciales des Gardiens de la Révolution pour les interventions à l’étranger.

Lorsque l’armée syrienne, avec le Hezbollah et d’autres volontaires soutenus par l’Iran, ont libéré il y a deux semaines Abou Kamal, localité frontalière tenue par Daech côté syrien, c’est bien Qasem Soleimani qui a annoncé la fin de Daech en Syrie.

En Irak, il est évident que la présence d’une force aussi puissante ne plaît ni aux pays arabes, ni aux pays occidentaux, ni aux Arabes sunnites irakiens. A maintes reprises, lorsque l’Arabie saoudite qui a soutenu indirectement Al-Qaïda en Irak, exigeait que le pays rompe avec les milices chiites d’obédience iranienne pour normaliser ses relations avec l’Irak, elle recevait une réponse négative du fait de leur rôle joué depuis 2014.

L’influence de l’Iran en Irak ne se limite pas à ces milices. Beaucoup de cadres d’organisations politiques et d’institutions comme le Conseil supérieur islamique irakien ou al-Daawa, le parti de l’actuel Premier ministre, ont été soutenus par l’Iran. Il s’agit d’un sujet délicat pour l’Irak qui se demande comment aborder désormais cette question. Il serait nécessaire et judicieux d’inclure l’ensemble des milices chiites au sein des forces armées irakiennes. Une proposition de loi a été débattue en ce sens au début de l'année au Parlement. Or, la position des Etats-Unis et de l’Arabie saoudite à ce sujet n’est pas de bon augure. Certains Iraniens, parmi les plus radicaux, refusent catégoriquement une dissolution des Hachd al-Chaabi, d’autres ayant même le souhait de créer une émanation du Hezbollah en Irak.

Or, malgré leurs liens incontestables avec Téhéran, les Irakiens cherchent à normaliser leurs relations avec d’autres pays. Symbole fort, l’ambassade saoudienne en Irak a rouvert ses portes après 25 ans d’inimitié et la frontière entre les deux pays a été rouverte il y a quelques semaines.

L’Irak toute seule ne sera pas capable de reconstruire le pays, avec ou non l’aide de l’Iran. Le pays a besoin de maintenir un lien avec les pays arabes et l’Occident et, en parallèle, de prôner la détente dans la région. L’enjeu actuel est que l’Irak ne devienne pas davantage, à l’instar du Liban ou du Yémen, un enjeu de rivalité entre Ryad et Téhéran.
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