ANALYSES

Menace djihadiste dans le Sinaï : une politique gouvernementale du tout répressif contreproductive ?

Interview
28 novembre 2017
Le point de vue de Didier Billion


Le nombre de morts sans précédent lors de l’attaque d’une mosquée de Bir al-Abed, localité du Sinaï, vendredi dernier ne doit pas occulter le vide sécuritaire et politique qui caractérise la péninsule depuis près d’un demi-siècle, ni l’impasse de la politique répressive du gouvernement égyptien menée au nom de la lutte contre le terrorisme.
Pour nous éclairer, le point de vue de Didier Billion, directeur adjoint à l’IRIS.


Comment expliquer qu’une attaque d’une telle ampleur et aussi meurtrière ait pu se produire en Egypte ?

Lorsqu’une attaque terroriste se produit, il se pose tout d’abord la question des moyens logistiques mis en œuvre qui ne sont pas pour ce type d’attentat d’une grande complexité. Sur le plan logistique, les assaillants disposaient visiblement d’un artificier qui a déposé une bombe dans la mosquée ainsi que de 4x4 avec des hommes équipés d’armes de poing.

Ce type d’attaque n’est certainement pas inédit : depuis des années, le Sinaï est une zone de non-droit au sein de l’Etat égyptien. C’est une région qui a été délaissée économiquement depuis des décennies, ce qui a généré au sein des tribus qui peuplent cette péninsule un profond ressentiment à l’égard du pouvoir central.

Depuis quelques années, au vu du contexte régional, ce mécontentement latent a été instrumentalisé par plusieurs groupes djihadistes qui ont perpétré nombre d’attentats et d’actions contre les forces militaires égyptiennes stationnées dans le Sinaï. Ce qui est terrible c’est que le sentiment d’abandon ressenti par les tribus locales permet aux djihadistes de bénéficier d’un vivier de recrutement en leur sein. Cela ne signifie évidemment pas un soutien des populations locales mais souligne la complexité de la situation dont l’analyse résiste aux raisonnements binaires. Les djihadistes semblent pouvoir se déplacer relativement facilement dans la région du Sinaï et la lutte à leur encontre difficile. Enfin, on peut penser que les responsables de l’attentat sont liés à l’Etat islamique mais il n’y a pas eu, pour l’instant, de revendications, ce qui ne correspond pas aux pratiques habituelles de ce groupe.

N’est-ce pas un énième constat d’échec de la politique sécuritaire menée par le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi depuis le coup d’Etat de 2013 et la violente répression des Frères musulmans qui a suivi ?

En effet, c’est l’expression d’une incapacité du gouvernement du maréchal-président Al-Sissi à lutter avec efficacité contre le terrorisme. Cela n’autorise cependant pas à départager les bons et les mauvais élèves de la lutte antiterroriste. La France est à ce titre bien placée pour savoir que ce combat est extrêmement difficile à mener.

Il faut néanmoins interroger le temps long pour comprendre la situation actuelle. Depuis le coup d’Etat de 2013, Abdel Fattah al-Sissi a développé une lutte implacable contre les Frères musulmans, près de 40 000 d’entre eux ayant été jetés en prison. Le 25 décembre 2013, l’organisation a été désignée comme terroriste ce qui constitue une erreur politique manifeste. On peut ne pas partager les thèses des Frères musulmans, mais il s’agit d’un parti qui avait accédé légalement à la présidence de la République et obtenu une majorité parlementaire. Cette qualification de terroristes est une dérive qui n’est pas acceptable politiquement. Cette politique de chasse à l’homme est, en réalité, erronée pour au moins deux raisons : premièrement parce que les Frères musulmans ne sont pas responsables des multiples attentats commis au cours des dernières années ; deuxièmement parce que les cibler et les réprimer systématiquement peut avoir comme conséquence la radicalisation d’une partie d’entre eux. Il existe en effet schématiquement au sein de cette confrérie, une veille garde qui reste légaliste en dépit de la répression qui les touche durement. Mais il y a également une sensibilité plus jeune, plus radicale, qui supporte difficilement de subir sans pouvoir riposter : c’est cette faction qui peut être attirée par les sirènes du djihadisme. En plus du caractère erroné de la politique menée par le gouvernement égyptien sur cette question, c’est l’inefficacité qui le caractérise car elle risque de mener à l’effet inverse recherché, c’est-à-dire finalement à une radicalisation accrue.

A cela s’ajoute le facteur militaire. L’armée égyptienne a réalisé des commandes importantes, notamment auprès de la France : avions Rafale, navires Mistral, etc. Il s’agit d’un matériel de haute technologie mais qui est largement inadapté à la lutte antiterroriste. Nous savons que cette dernière dépend beaucoup du renseignement humain et de l’infiltration. Or, le format actuel de l’armée égyptienne la rend relativement impuissante pour une lutte efficace et efficiente. Sans compter qu’une partie de l’Etat-major de l’armée semble davantage préoccupée par la gestion ses rentes économiques et financières plutôt que par une nécessaire reconfiguration de l’institution militaire.

Cette conjugaison de paramètres laisse fort à penser que, dans la réalité des faits, les grandes déclarations antiterroristes du maréchal-président Sissi ne permettront pas la mise en œuvre d’une politique efficace si objectifs et méthodes ne sont pas redéfinis dans les meilleurs délais.

L’Egypte fait partie de la Coalition militaire islamique pour combattre le terrorisme à l’initiative de l’Arabie Saoudite et qui a été formalisée ce 26 novembre avec une réunion de l’ensemble des ministres de la Défense à Ryad. Au regard du contexte actuel, le Sinaï pourrait-il devenir une des priorités stratégiques de cette organisation ?

Le Sinaï ne sera pas en tant que telle la priorité stratégique de cette coalition. Cependant, cela peut en constituer une parmi d’autres pour les raisons susmentionnées liées au vide du pouvoir. Au vu des sérieux revers de l’organisation de l’Etat islamique en Irak et en Syrie au cours des dernières semaines, on peut imaginer qu’une partie de ses combattants fassent mouvement vers d’autres fronts, entre autres celui du Sinaï.

Il importe cependant de s’interroger sur cette organisation mise en place par les Saoudiens. Il est à craindre, là aussi, que l’efficacité ne soit pas au rendez-vous car, encore une fois, ce n’est pas principalement par une coalition militaire de ce type qu’on combat le terrorisme. Même si des opérations militaires peuvent être parfaitement justifiées et nécessaires, elles sont insuffisantes en tant que telles.

Au-delà des effets d’annonce, cette coalition risque donc fort de ne pas être à la hauteur des objectifs affichés et le Sinaï restera pour de longues années à venir une zone de non-droit, sans pour autant constituer une priorité stratégique pour ladite coalition.
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