ANALYSES

Coupe du monde de Rugby 2023 : le sport au cœur du soft power de la France

Tribune
17 novembre 2017


Les résultats ont pris de court de nombreux commentateurs. C’est finalement la France qui a remporté l’organisation de la Coupe du monde masculine de rugby qui se déroulera en 2023. Au-delà de ces résultats, c’est l’importance qu’a pris le sport dans l’action politique française à l’international qui est à souligner. Pour nous éclairer, le point de vue de Carole Gomez, chercheuse à l’IRIS.

Après avoir remporté l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques à Paris en 2024, la France a été désignée hier comme pays hôte pour le Mondial de rugby prévu en 2023. Le sport serait-il devenu un nouveau bras armé de la France à l’international ?

La désignation de la France à quelques semaines d’intervalle pour l’organisation de deux grands évènements sportifs peut donner l’impression de la désormais toute puissance de la France en matière d’accueil de ce type d’évènements. Il est important, à mon sens, de nuancer ce constat pour plusieurs raisons. D’une part, cette double attribution est un hasard du calendrier et s’inscrit dans un temps beaucoup plus long que l’on a tendance à oublier. D’autre part, le sport reste encore aujourd’hui un sujet, un domaine qui n’est pas encore complètement « pris au sérieux » dans différents secteurs. Toutefois, et c’est là une grande source d’espoir, on commence depuis une dizaine d’années à voir émerger une prise de conscience par les autorités publiques, par les partenaires privés de l’importance que peut avoir le sport, sur le plan économique évidemment, mais aussi sur le plan diplomatique ou encore sociétal. Cette évolution s’est notamment traduite par la formulation d’une diplomatie sportive française à part entière par le ministère des Affaires étrangères en 2013 et avec la nomination d’un ambassadeur pour le sport, chargé de faire vivre cette nouvelle forme de diplomatie.

La France restait sur une série d’échec, principalement en matière de candidatures à l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques. Un bilan a été fait, des leçons ont été tirées et une nouvelle stratégie a pu être mise sur pied. Les résultats aujourd’hui récoltés sont le fruit de ce travail, long, patient, et qui a encore beaucoup de chemin à parcourir pour convaincre certains du potentiel que peut avoir le sport au sein d’une société.

L’accueil de grandes compétitions sportives montre également qu’un véritable savoir-faire français s’est développé en matière de propositions, mais aussi d’accueil et d’organisation. Sans être exhaustive, d’ici à 2024, la France accueillera en 2018 l’Euro féminin de handball, la Ryder Cup, en 2019, la Coupe du monde de football féminin, puis la Coupe du monde de rugby en 2023 et enfin les Jeux olympiques et paralympiques en 2024. Cette succession montre que le sport gagne une place de plus en plus importante au sein de l’agenda sportif du pays, mais plus globalement dans l’agenda politique.

Le choix de la France s’est apparemment fait à l’encontre des recommandations de la World Rugby qui avait placé l’Afrique du Sud comme favorite. Le lobbying et la politique ont-ils été les atouts décisifs de ces derniers jours ?

Pour répondre à cette question, il est nécessaire de remettre en perspective la phase de candidature française et de ne pas se limiter aux quinze derniers jours. Lancée à l’été 2016 par le précédent président de la Fédération de rugby, Pierre Camou, puis reprise en cours de route par l’actuel patron de la Fédération française, Bernard Laporte, cette candidature était opposée aux candidatures irlandaises et sud-africaines. Sur le papier, le dossier français était de grande qualité, reposant sur des infrastructures existantes, avec la mise en avant d’un savoir-faire en matière d’accueil, d’organisation de grands évènements sportifs. La réussite de l’Euro 2016 notamment était un peu l’illustration de ce que pourrait être le projet.

Face à la France, les candidatures irlandaises et sud-africaines mettaient également en avant l’importance du rugby dans leur pays respectifs, le symbole que cela pouvait représenter et la qualité de l’accueil proposé. L’Irlande plaçait dans cette candidature beaucoup d’espoir, étant la seule candidate à ne jamais avoir organisé cette compétition. Avec une campagne débutée très tôt, Dublin avait mis sur la table 6,5 millions d’euros pour mener sa campagne. L’Afrique du Sud, quant à elle, lancée assez tardivement dans la bataille, arguait notamment de l’importance de refaire passer la Coupe du monde par le pays, qui ne l’avait accueilli qu’une seule fois en 1995. Cela aurait également permis de refaire vivre pour une compétition internationale les infrastructures développées pour la Coupe du monde de football de 2010.

Du point de vue du dossier, la  France était, sur le papier, plutôt bien placée pour obtenir cette attribution. Pourtant, le 31 octobre, coup de tonnerre avec la publication d’un rapport de recommandations, rédigé par 6 cabinets d’audit et la World Rugby (la fédération internationale de rugby), désignant l’Afrique du Sud devant la France et l’Irlande. Comme jamais cette recommandation n’avait été contredite par les votes pour l’attribution finale, ce rapport, certes consultatif, revêtait donc un enjeu considérable pour les concurrents. Face à ce rapport, la réaction française n’a pas tardé avec plusieurs communications du comité d’organisation et où Bernard Laporte n’a pas hésité à tacler la World Rugby sur certains points, par voie officielle mais aussi par voie de presse. Bien que la World Rugby ait balayé ces remarques, les critiques également formulées par le comité de candidature irlandais ont rajouté un peu plus d’incertitudes quant à ce rapport.

C’est donc avec cette remise en cause des conclusions du rapport, d’un lobbying intense, selon les propres termes de Bernard Laporte, et de la réaffirmation du projet français que Paris a réussi à renverser le rapport de force. L’équipe française portant la candidature a porté un intérêt tout particulier sur les nations et confédérations émergentes, ce qui, au vu des votes estimés, a été une stratégie très largement gagnante.

Il est intéressant de noter que cette victoire de la France est, a contrario, une défaite pour le Président de la World Rugby, Bill Beaumont, qui n’avait pas masqué son soutien pour la candidature sud-africaine. Il sera donc intéressant de suivre avec attention l’évolution de cette situation au sein de la fédération internationale.

Le mondial de rugby est une compétition beaucoup moins rentable pour la World Rugby que ne l’est la coupe du monde de football pour la FIFA. Est-ce à dire que l’attribution de l’organisation de cette compétition fonctionnerait selon la « diplomatie du chéquier » ?

Il serait complètement réducteur de n’envisager cette victoire que par le seul aspect économique. De plus, comparer l’organisation de la Coupe du monde de rugby masculin avec son homologue du football, en termes de rentabilité, n’est ici pas pertinent. En revanche, il est indéniable que la proposition française reposait, en plus du projet sportif et sociétal sur un argument financier non négligeable, argument forcément entendu par la World Rugby, qui dépend très largement du succès des Coupes du monde organisées. Ainsi, la France s’est engagée à reverser 407 millions d’euros (171 millions en matière de droits d’organisation et 236 en frais d’organisation). Parallèlement à cela, la Fédération française a estimé ses recettes à environ 500 millions d’euros. Alors que le nombre de licenciés (masculins) en France est en chute libre, l’accueil de la première des compétitions devrait permettre de remettre un coup de projecteur sur ce sport et de redresser les effectifs. Il est en revanche intéressant de noter que le rugby féminin, reste, quant à lui, stable, très probablement aidé par les bonnes performances du XV féminin, comme lors de la précédente coupe du monde de rugby, organisée en 2017 en Irlande.

En outre, le choix final porté sur la France peut aussi être interprété comme une façon pour la World Rugby de se prémunir contre des critiques très largement adressées à son homologue de la FIFA et du CIO, contre les dépenses trop importantes effectuées en matière de grands évènements sportifs.
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