ANALYSES

Macron et la vision managériale de l’État

Presse
16 octobre 2017
La France serait impossible à réformer. Pourtant, l'Etat fait l'objet d'une réforme profonde et continue depuis les années 1990. Derrière la révolution de la "start-up nation" promise par le président Macron, il y a la poursuite d'un même modèle néo-libéral fondé sur le culte de l'efficacité et de la performance de l'action publique.

Selon Emmanuel Macron, « la France n’est pas un pays réformable » parce que « les Français détestent les réformes ». Des propos tenus le 24 août dernier à Bucarest et confirmés quelques semaines plus tard lors d’une visite d’Etat en Grèce : «La France n’est pas un pays qui se réforme (...). Il ne se réforme pas (...). Nous sommes ainsi faits». Un discours essentialiste infirmé par les faits. Loin de cette défiance présumée à l’égard de tout changement, la société française s’est transformée au rythme de la mondialisation. Notre vieil État jacobin, centralisé et interventionniste, a également mué. Son organisation et ses missions n’ont cessé d’évoluer au nom des logiques comptables et d’efficacité inspirées du modèle du marché et du secteur privé. «On nous change notre État !», s’exclamait Maurice Hauriou au tout début du XXe siècle. On n’ose imaginer sa réaction face à l’émergence de «l'Etat-entreprise» façon start-up...

En réalité, sous couvert de modernité et de rupture, la vision macronniste de l’Etat n’est en rien révolutionnaire. Les fondations comme les finalités du programme de modernisation de l’action publique que vient de lancer l’exécutif s’inscrivent dans la lignée du discours lancinant sur la « réforme de l’Etat ». En effet, le programme « Action publique 2022 » est dans la continuité à la fois de la « Révision générale des politiques publiques » (RGPP) institué par Nicolas Sarkozy et de la «Modernisation de l’action publique» mise en place par François Hollande. Ici comme ailleurs, le nouveau monde n’est qu’une extension de l’ancien monde.

Certes, l’exécutif tente bien de dépasser la pure logique budgétaire, qui guide traditionnellement une réforme de l’État synonyme de suppression de postes de fonctionnaires et de dégradation de la qualité du service rendu aux usagers. L’objectif affiché est ici de moderniser l’Etat grâce à la révolution numérique. Il n’empêche, la logique comptable prescrivant une baisse de la dépense publique demeure au cœur de cette énième annonce de réforme de l’Etat. Ainsi, dans le cadre du « fonds de transformation » doté de 700 millions d’euros sur 5 ans, les coûts d’investissements seront strictement contrôlés suivant un principe qui s’imposera à chaque ministre : chaque euro investi devra permettre de dégager trois euros d’économies budgétaires au bout de trois ans.

Un Comité de pilotage a été institué en vue de proposer une série de préconisations, à partir notamment des expériences étrangères en matière de modernisation de l’action publique. Il est vrai que la plupart des pays industrialisés ont mis en œuvre, dès les années 90, des restructurations adoptées au nom de la « réforme de l’État » et inspirées par la doctrine du New public management et des théories du public choice elles-mêmes issues des pratiques du secteur privé. L’action étatique ne serait plus légitime en soi : la gestion publique devrait s’apprécier au regard de la « performance » et des résultats de son action. Cette conception de l’efficacité, issue d’une rationalité de type managériale, est devenue le principe axiologique appelé à guider une action publique constitutive d’une « bonne gouvernance » (J. Chevallier). La culture du service public se dissout dans un(e) cul(tur)e de la performance conforme au modèle de « L’Etat en mode start-up » promu par les économistes Yann Algan et Thomas Cazenave, dont l’ouvrage éponyme (publié en 2016) a été préfacé par Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie de François Hollande.

La réforme de l’Etat conçue par E. Macron n’est pas neutre. Le pragmatisme et la rationalisme affichés ne sauraient ici masqués une posture idéologique marquée par une désétatisation de l’intérêt général : négation de la distinction d’essence entre l’entreprise privée et les organisations publiques ; croyance dans la culture de l’efficacité (par rapport aux objectifs/résultats fixés) ; et surtout des usagers-citoyens érigés en clients-consommateurs d’une «start-up nation» gouvernée par la technologie...

Béligh NABLI, L’Etat, Droit et politique, Armand Colin, Coll. U, 2017.
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